florence brunois-pasina ethnologue CNRS

Florence Brunois-Pasina

Végétal sentimental

Ethnologue, chercheure au CNRS, Florence Brunois-Pasina fait partie du Laboratoire d’Anthropologie sociale et a une chaire d’Anthropologie de la Nature au Collège de France. Elle nous livre sa vision du végétal, en tant que spécialiste de l’ethnobotanique mais aussi en tant qu’enseignante.

Pour commencer, quel est votre lien avec la Fondation Yves Rocher ?

Un lien très fort, qui m’a unie à elle dès ses débuts. En effet, j’ai été la première chercheure à obtenir des fonds de la part de la Fondation. Elle m’a fait confiance alors que j’étais jeune doctorante, en partance pour la Nouvelle-Guinée. Ça reste aujourd’hui très important pour moi et je leur en suis très reconnaissante.

Je veux semer auprès de mes étudiants le goût d’être avec le végétal.

En quoi vos travaux résonnent avec les valeurs de la Fondation ?

Je travaille en forêts tropicales, où le végétal est omniprésent. Voici déjà un lien évident avec la Fondation : ce goût pour la relation au végétal, et le fait que nous ne soyons pas dans un rapport utilitariste vis-à-vis de lui. Au contraire, on est dans une dimension généreuse à la fois pour les plantes et les humains. Je partage aussi avec la Fondation le goût de la transmission, par exemple à travers le prix Terre de Femmes qui fait connaître la relation des femmes à la biodiversité… tout comme moi j’essaie de semer auprès des étudiants le goût d’être avec le végétal.

Il y a une autre possibilité d’être humain sur terre.

Depuis longtemps vous menez des recherches sur le terrain, notamment en Papouasie-Nouvelle Guinée, auprès des Kasua. Qu’avez-vous appris de ce peuple et des occidentaux, à travers eux ?

J’ai dû désapprendre de nous pour apprendre d’eux. Et ce que j’ai appris d’eux est révolutionnaire pour moi : tout simplement une autre manière d’être humain dans le monde. Les plantes et les animaux y ont une place considérable parce que le système social des Kasua intègre ces êtres dans leur relation. L’arbre est considéré comme un alter-ego, avec qui on traite de la même manière qu’on traite avec un autre humain. Idem pour les animaux. Dans le monde d’où je venais les plantes et les animaux étaient relégués au rang d’objets, appropriables, domesticables, transformables par l’homme l’humain… et là, je découvrais un monde où l’Autre, le non-humain, était un être relationnel à part entière.
La relation se révèle surtout dans l’écoute des sons que produisent ces êtres : quand il y a du vent, quand l’arbre crépite, quand il grince… Les esprits viennent aussi donner de la voix là où les non-humains n’en ont pas. Chez les Kasua, leur identité d’humain ne se nourrit pas que de l’humain. C’est ainsi que j’ai restitué mon travail : il y a une autre possibilité d’être humain sur terre.

Qu’est-ce que notre attachement à la nature change en nous, selon vous ?

Je pense que le souci actuellement est qu’on ne cohabite plus avec un ensemble d’êtres vivants non-humains. On est dans un double problème : celui de provoquer cette relation dans un monde hyper-urbain, et en même temps le paradoxe du milieu rural qui est dans l’industrialisation du végétal. Or je pense qu’il n’y a que dans l’attachement, dans la relation intime que tout se joue. Il faut un engagement affectif et émotionnel à la nature, pour enfin préserver l’Autre, en se préservant soi.

Vous organisez des stages d’ethnobotanique pour l’EHESS à Salagon, soutenus par la Fondation Yves Rocher. Alors, tout d’abord, qu’est-ce que l’ethnobotanique ?

Le terme ethnobotanique signifie l’étude des relations entre l’Homme et les plantes. Mais je ne suis pas tellement d’accord avec ce terme. D’abord parce qu’il est né avec le colonialisme. On envoyait, en Afrique essentiellement, des botanistes ou des ingénieurs afin de découvrir les plantes qui pourraient s’avérer utiles en termes de développement. C’était, encore une fois, une botanique très utilitariste. Pour moi, il faudrait dire, « une botanique des autres », ou « une botanique des Uns et des Autres »…

Les étudiants en sortent bouleversés. C’est tout un monde qui se révèle à eux.

Comment faites-vous passer cette notion dans vos stages à Salagon ?

Et bien au début, je les laisse recourir aux anciennes notions, parce que c’est commode pour eux… et puis, à un moment, je casse tout. Je leur dis alors que la plante peut être autre chose qu’un objet utile, qu’elle a aussi une personnalité, qu’elle peut agir sur nos émotions, sur nos affects… C’est alors que je mets de l’ethno : je fais valoir d’autres systèmes, non scientifiques. Et scientifiques aussi d’ailleurs, puisqu’on entend de nouvelles choses depuis deux ans : par exemple, que la plante est sensible est intelligente, qu’elle a de la mémoire… En tout cas, pour ces étudiants, le résultat est absolument extraordinaire. Ce sont des jeunes qui viennent tous du monde urbain, étudiants en politique ou en économie, et d’un seul coup c’est tout un monde qui se révèle à eux. Ils sortent de ce stage transformés, bouleversés. D’un seul coup ils considèrent les plantes, et ils intègrent le végétal dans leur problématique d’études, voire dans leur perspective professionnelle. C’est magique.

Concrètement, comment se passe un stage ?

Ce que je donne à Salagon est un stage très intense sur 10 jours. Je fais d’abord découvrir aux étudiants le végétal via la botanique occidentale. Ensuite, je les envoie vivre une expérience avec n’importe quel végétal (un arbre, une plante, une herbacée…). Ils doivent le dessiner, passer du temps avec, prendre le temps de s’émouvoir, de déceler quelles sont les émotions, les couleurs, les sens, l’odorat… Chaque année, le thème du séminaire – où j’invite des ethnologues – change (cette année par exemple c’était En quoi les plantes nous font dialoguer avec l’invisible ?). À la fin, ils font ce qu’on appelle « un terrain » et rendent un mémoire collectif pour répondre à la problématique.

Enfin, si vous aviez un message, un conseil pour les jeunes générations, ou pour nous, individus ?

Vous aussi, vous avez un projet en faveur de la biodiversité, avec une visée sociale et environnementale ? Vous cherchez à être soutenue ? Candidatez au Prix Terre de Femmes et décrochez peut-être une bourse et le soutien de tout un réseau de femmes engagées.

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