Lamya Essemlali

Amazone des mers

Présidente de l’ONG Sea Shepherd France, Lamya Essemlali partage avec nous, le temps d’un entretien son regard sur notre planète malmenée et sa détermination à la préserver.

Vous êtes présidente de Sea Shepherd en France. Pouvez-vous nous parler des actions et l’engagement de cette organisation ?

Sea Shepherd est une ONG de défense de la vie marine. Le cœur de notre action consiste à dénoncer le braconnage en pleine mer en tenant tête à ces navires avec nos bateaux. Nous menons aussi un travail de sensibilisation sur les pratiques de ces pêches légales, mais considérées comme immorales, dans la mesure où elles ne respectent pas le monde marin, comme par exemple la pêche aux filets excessivement destructrice.


On trouve pourtant, dans nos magasins des produits labélisés pour guider les consommateurs dans leurs choix, qu’en est-il de la situation en France ?

En France, on pêche beaucoup trop et on pêche très mal. 90 % des poissons vendus sont issus d’une pêche non durable et non éthique. Quant aux labels « pêche durable », ils ne valent rien. Certaines méthodes destructrices sont pourtant labellisées durables. Ça n’a aucun sens. L’industrie a compris qu’il y avait un début de prise de conscience du consommateur. Ces labels sont une réponse marketing pour que les gens continuent à manger du poisson en ayant bonne conscience. Le problème est en réalité insoluble.


Alors, que peut–on faire pour résoudre cette équation impossible ?

Nous sommes trop nombreux à manger trop de poisson. Il faudrait en manger moins ou pas du tout. Les recommandations préconisent deux portions de poisson par semaine et par personne. Appliquées à la population mondiale on atteint le double du nombre de poisson présents dans l’océan. C’est impossible. En fait, pour être cohérent et avoir un véritable impact en faveur de l’océan, il faudrait que chacun regarde ce poisson dans son assiette et se demande : « Est-ce que j’en ai vraiment besoin ? », « Est-ce que ce poisson est une question de survie pour moi ? », « Est-ce que je peux me nourrir autrement ? »
Si la réponse à ces questions est « oui », il faut alors le laisser dans l’océan. Il n’y a pas assez de poisson pour ceux qui en ont un vrai besoin vital. Mais ce n’est pas l’écrasante majorité des gens. Les prédateurs marins n’ont eux, pas d’alternative. Pour les hommes vivant sur des terres côtières particulièrement arides, la ressource en poisson est cruciale. Et il y en assez pour ces gens, mais sûrement pas pour les millions d’autres qui vont au sushi-bar de leur quartier sans se poser plus de questions.

Nous sommes tous : citoyens, consommateurs, politiques, entreprises, etc., responsables collectivement de ce qui se passe et nous devrions réagir avant qu’il ne soit trop tard.

 

Nous avons vu cet été des images relayées par votre organisation de massacres de dauphins sur les Iles Féroé. Cette espèce est protégée par une convention dont l’archipel n’est pas signataire. Comment pouvez-vous agir quand la loi la loi ne le peut pas ?

C’est très compliqué. Sur les îles Féroé nous étions limités à un rôle de témoins, impuissants sur la plage au milieu de cadavres de cétacées. Ce massacre appelé Grindadráp est, une tradition annuelle locale autorisée. Ce jour là, 97 dauphins ont été tués. Et pour les Féringiens ce n’est pas un problème. Dans ce contexte il nous faut travailler à sensibiliser les habitants de cet archipel car ils ne tuent pas par nécessité. Ils sont conditionnés à le faire. Les enfants pataugent dans le sang donnent des coups de pied dans la tête des dauphins. Il n’y a aucune empathie. Ils tuent ces animaux comme s’ils allaient cueillir des pommes. C’est terrible.


Paul Watson, le fondateur de Sea Shepherd demande systématiquement aux candidats volontaires : « Etes-vous prêts à risquer votre vie pour défendre une baleine ?» L’engagement est-il vraiment à ce prix ?

« Il y a mille et une façons de s’engager et de faire la différence. Le mode opératoire de Sea Sheperd est particulier. Sur nos missions de terrain, la notion de risques est incontournable. En prenant la mer pour faire barrage à ces bateaux, nous savons que nous nous attaquons à des enjeux financiers importants et à des gens sans scrupules prêts à tout. Il faut intégrer le danger. Certains volontaires, comme moi, s’y retrouvent complètement. D’autres s’engagent différemment en mettant leurs compétences au service de la cause, sans nécessairement être sur la ligne de front. Le risque est propre à l’action de terrain. Je me suis retrouvée à de nombreuses reprises dans des situations difficiles. Mais, le danger ne fait que conforter ma détermination. Ce n’est pas paralysant parce que je mesure les enjeux de nos actions et que je sais pourquoi je le fais. Les volontaires ne sont pas candidats aux suicides. Cependant face au danger, il faut faire preuve de courage et d’offensive. L’enjeu en vaut la peine. Dans ces moments je sais que je suis au bon endroit.


Vous sillonnez les océans pour les préserver depuis une quinzaine d’années, comment décririez-vous l’état de la planète et de l’univers marin ?

La dégradation du milieu marin s’est accélérée, mais ces dernières années une véritable prise de conscience s’est amorcée. Pour autant cette prise de conscience n’est pas suivie de passages à l’action significatifs. Cette apathie collective est suicidaire. Voltaire disait dans une avalanche aucun flocon ne se sent responsable. Nous nous comportons comme des enfants tyranniques pourris gâtés, qu’il ne faudrait surtout pas culpabiliser. Nous sommes tous : citoyens, consommateurs, politiques, entreprises, etc., responsables collectivement de ce qui se passe et nous devrions réagir avant qu’il ne soit trop tard.


Comment des organisations comme Sea Shepherd ou la Fondation Yves Rocher peuvent, selon vous peser face à toutes ces problématiques environnementales .

Il s’agit à travers nos actions, sur terre ou en mer, de montrer l’exemple et de dire qu’on peut agir et faire la différence. Par exemple, nos bateaux sont vegan, mais nous acceptons tout le monde. A bord, nous démontrons par l’exemple par l’exemple qu’il est possible de bien manger sans aucun produit d’origine animale. Ensuite, nous expliquons pourquoi c’est important.


L’Amazonie brûle. Et le monde semble incapable de réagir. Quel est votre sentiment face à cette situation ?

Le problème face à ce drame c’est que nous n’identifiions pas les responsabilités. Ou plutôt, nous nous déresponsabilisons volontiers. J’écoutais récemment une conversation dans un café. Deux clients se lamentaient en regardant les images de ces incendies aux infos. L’un des deux a fustigé le soja brésilien le qualifiant de poison pour l’environnement. Il s’est ensuite vanté de préférer sa bonne côte de bœuf. C’est désespérant ! J’avais envie de réagir pour lui expliquer que la France est le troisième importateur de soja brésilien. Il est utilisé pour nourrir les animaux de ferme et pour engraisser sa côte de bœuf. Mais cet homme était incapable de faire le lien jusqu’à son assiette. Nous sommes tous, à différents niveaux, complices. Mais nous avons aussi tous une énorme marge de manœuvre à opérer pour progresser. Ne pas le faire cela relève du crime contre l’avenir, du crime contre nos enfants. Nous n’avons pas le droit d’être égoïstes et aussi irresponsables. Nous le devons aux générations futures.


Qu’est-ce que ces 15 années d’engagement ont changé chez vous ?
 

Je me suis construite sur ce chemin d’activisme. Je me sus affirmée, j’ai beaucoup donné et beaucoup reçu en retour. C’est un luxe de faire un travail passionnant à ce point. Mais depuis que je suis maman j’angoisse un peu plus. Ma fille a aujourd’hui 3 ans et je suis toujours sur le terrain et toujours prête à risquer ma vie pour sauver une baleine car je me bats aussi pour elle, pour nos enfants. Je refuse de ne pas agir quand je pense à l’enfer qui se prépare pour eux.

 

 

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